Quelle formation pour l’analyste du XXIe siècle?

Mis à jour : mai 11


Intervention de Franco De Masi aux Matinées d’Ithaque, le 10 mars 2018, à l’occasion de la présentation de son ouvrage Leçons de psychanalyse. Psychopathologie et psychanalyse clinique pour l’analyste en formation,

traduit de l’italien par F. Caiazzo.

Je présenterai ma contribution en deux parties. La première traite de la formation de l’analyste telle qu’elle se pratique actuellement, et aborde les changements possibles pour le training du futur. La seconde vient d’un problème qui m’est particulièrement cher, car il a été au centre de mes intérêts durant au moins trois décennies.

Bien qu’en raison des différents développements historiques on observe certaines différences entre les Sociétés psychanalytiques, il me semble évident que la structuration du training reste adéquate et pertinente de manière générale. De plus, on assiste aujourd’hui à un échange continu entre les différentes Sociétés, et cela nous permet d’imaginer une série d’ajustements progressifs dans le futur, sans que la structure de base solidement construite des programmes de formation en soit ébranlée.

Il me semble, par exemple, que l’évolution de la formation de l’analyste devrait tendre à favoriser davantage l’autonomie du candidat concernant ses choix de parcours et son cheminement. Cela arrive déjà en certains pays, mais, en Italie, où la formation s'inscrit, au contraire, dans un contexte ministériel (nous sommes l’équivalent d’une école publique de psychothérapie), le candidat doit suivre un parcours préétabli et être présent à tous les cours et séminaires prévus au programme. Par conséquent, il ne peut pas planifier son parcours lui-même.

En parallèle, il me semble que, dès la phase de formation, on gagnerait à promouvoir et à privilégier la participation volontaire des étudiants aux groupes de discussion clinique ou de recherche, et accorder une importance moindre aux longues supervisions individuelles qui risquent d’enfermer la formation dans une relation privée entre superviseur et étudiant. Il me semble également que, dans les débats de ces dernières années, on en est venu à donner une trop grande importance à la formation institutionnelle officielle, c’est-à-dire à trop valoriser cette période limitée où l’institution psychanalytique prend soin de l’élève pour le former. Cette période est considérée comme le pivot de l’identité psychanalytique alors que, d’un certain point de vue, elle ne représente en fait que le début d’une évolution plus complexe et progressive.

Je crois que l’étudiant qui a fait une bonne formation et qui a été accepté par la Société comme l’un de ses membres ne possède pas encore une véritable identité psychanalytique car celle-ci ne se développe que progressivement au cours des années qui suivent sa formation.Cela a été mon expérience. Je n’étais pas sûr d’avoir acquis une véritable identité psychanalytique à la fin de ma formation. Après avoir quitté l’hôpital où je travaillais, pour commencer mon travail en tant qu’analyste, j’étais loin de me sentir satisfait : j’ai continué à lire systématiquement la littérature analytique pendant de nombreuses années, j’ai participé à de nombreuses rencontres, j’ai organisé des séminaires conduits par des analystes italiens et étrangers, et c’est seulement plus tard que j’ai senti que je pouvais enfin écrire un texte à caractère analytique.

Je peux dire, honnêtement, qu’il m’a fallu une dizaine d’années avant de m’apercevoir que j’avais acquis une identité psychanalytique suffisamment propre et marquée. Même maintenant, lorsque je travaille avec mes patients, je suis surpris de voir combien de choses j’ai encore à apprendre de la clinique, à quel point mon horizon continue de s’élargir, et comment ma compréhension du patient s’enrichit.

Enfin, en ce qui concerne la validation de la formation, il ne faut pas oublier que nous ne sommes pas une université qui délivre un diplôme témoignant d’un professionnalisme acquis, mais une société scientifique qui vit et se développe avec la participation de tous ses membres – et chaque membre sait bien que la formation de son identité n’est jamais définitivement terminée. En ce sens, les sociétés du futur devront travailler pour développer de plus en plus le réseau, ou mieux, ce tissu conjonctif (fait d’échanges, d’informations et de débats sur la clinique d’aujourd’hui) qui favorise sans cesse la croissance des compétences analytiques de leurs membres.

Un deuxième problème

On entend souvent dire que la psychanalyse traverse une crise mondiale. Nous ne savons pas s’il s’agit d’une crise évolutive, « créative », ou du début d’une involution. Nous ne savons pas clairement ce qui fait entrer en crise une discipline comme la psychanalyse – une discipline qui est devenue partie intégrante du patrimoine culturel commun et qui a enrichi de manière décisive la compréhension du développement humain.

Selon moi, l’un des facteurs de cette crise ne vient pas tant de la mise en cause des découvertes psychanalytiques sur l’inconscient, que du fait que le potentiel thérapeutique de l’analyse demande encore à être pleinement développé. Pour donner un exemple, la psychanalyse de ces derniers temps s’est surtout concentrée sur l’étude de l’esprit de l’analyste en séance (comme l’un des types importants de contre-transfert à mettre en œuvre), et sur la question de l’intégration des différents modèles qui, bien qu’à partir d’un tronc commun, se sont tout de même développés de manière divergente. Il est possible que ces préoccupations récentes aient fini par diminuer l’attention et l’énergie que l’analyste aurait dû ou pu consacrer à la recherche proprement clinique.

Il existe actuellement des techniques thérapeutiques – par exemple les thérapies cognitives – qui ont du succès parce qu’elles sont assez simples à apprendre et à appliquer. Mais il existe une différence substantielle entre la psychanalyse et ces techniques : notre discipline vise à récupérer les bases émotionnelles de la personnalité et à promouvoir un développement du psychisme, alors que les autres formes psychothérapeutiques se bornent au domaine du symptomatique et n’ajoutent rien à la connaissance de soi.

Cela dit – et de ce fait même – il reste sûrement un vaste champ de la souffrance humaine qui n’a pas été suffisamment exploré par la clinique analytique, et c’est bien là l’une des tâches importantes à accomplir par la psychanalyse du futur.

À mon avis, dans cet esprit pionnier qui a toujours été le sien, la psychanalyse du futur devrait se concentrer avant tout sur le traitement des patients difficiles – les borderline, les psychotiques, les psychosomatiques et les traumatisés –, dans le but d’approfondir encore plus ses connaissances sur le fonctionnement de l’esprit humain dans le cas des maladies graves.

En fait, ce type de patient auquel je me réfère ne peut être considéré comme « difficile » que si nous utilisons la méthode psychanalytique classique fondée principalement sur l’inconscient refoulé et postulant que la souffrance psychique découle des opérations défensives et des distorsions effectuées dans le but d’échapper à la vérité émotionnelle. Mais la réalité est que dans le cas des patients dits « difficiles », la méthode analytique basée sur les associations libres et les interprétations symboliques n’est pas applicable au même titre que pour les états névrotiques, dans la mesure où l’inconscient dynamique est endommagé chez les patients graves. Ce type de problématique psychique exige dès lors le développement de nouveaux points de vue, issus de l’expérience clinique.

Comment les analystes du futur s’affronteront à cette tâche ?

Dans la perspective que je décris, je pense que l’analyste du futur, tout en mûrissant son identité dans le travail clinique ordinaire, doit en même temps rechercher et connaître les méthodes analytiques appropriées pour aborder les patients « difficiles ». Pour cette raison, je crois que des groupes d’analystes qui discutent des cas homogènes de patients difficiles, tels que le borderline, le psychosomatique ou le psychotique, devront être présents et opérationnels dans chaque société analytique. C’est là le réseau, le tissu conjonctif, dont j’ai parlé plus tôt et qui peut permettre une réelle croissance des compétences du futur analyste.

De ce point de vue, il est important pour l’analyste du futur d’intégrer ses connaissances aux nouvelles contributions des disciplines attenantes à la psychanalyse ; par exemple, les neurosciences, la traumatologie, la recherche sur les nourrissons et les enfants et la théorie de l’attachement ont mis en évidence l’existence de fonctions inconscientes qui agissent avant même que l’inconscient dynamique ne soit structuré. Ce niveau de fonctionnement de l’esprit avait déjà été mis en lumière par Bion quand il parlait de la « vie inconsciente » et quand il formulait sa conceptualisation de la « fonction du rêve ». C’est bien au niveau de ces fonctions mentales que les traumatismes émotionnels précoces produisent des dommages psychiques d’où proviennent les maladies graves et difficiles à traiter à l’âge adulte.

Ainsi, pour conclure, je dirais que la discipline analytique doit continuer à l’avenir à élargir son champ d’application – en approfondissant ses recherches cliniques et théoriques sur les patients difficiles –, et doit s’employer à sélectionner et à former les jeunes collègues véritablement convaincus que la psychanalyse est un outil en constante évolution, orienté vers ces territoires restés partiellement inexplorés.

Franco De Masi

Photos. En haut à droite : Franco De Masi, Francesca Caiazzo et Alain Gibeault ; au centre : affiche de la matinée d'études sur la formation de l'analyste ; ci-dessous : les discutants à la matinée d'études du 10 mars 2018, Patrick Guyomard (Société de psychanalyse freudienne), Franco De Masi (Société psychanalytique italienne), Alain Gibeault (président la Commission de l'enseignement de la Société psychanalytique de Paris - SPP), Annick Sitbon (directrice de l'Institut de Paris - SPP), Bernard Chervet (ancien président de la Société psychanalytique de Paris).

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