Traduire Freud épistolier : style et psychanalyse

Mis à jour : 11 mai 2020


Dans notre matinée d’études du 9 juin dernier, à Paris, le Groupe « Paul Federn et la thérapie psychanalytique des psychoses » présentait ses recherches, à l’occasion de la publication en français des Cartes postales, notes & lettres de Sigmund Freud à Paul Federn.

Benjamin Lévy, traducteur de l’ouvrage, y est également intervenu, et sur son travail de traduction et sur le contenu même de cette correspondance. Les lecteurs intéressés trouveront bientôt sur notre chaîne vidéo les exposés de tous les conférenciers qui ont animé cette matinée.

En attendant, voici dès à présent celui de Benjamin Lévy :


Pour commencer par une formule très nette, je dirais que cette correspondance, tant que nous ne savions pas que nous n’en disposions pas, nous pouvions faire sans ; mais maintenant qu’elle est publiée, nous n’envisagerions plus de ne pas l’avoir.

Je remercie donc infiniment Ana de Staal de m’avoir embarqué dans l’aventure de cette traduction, ainsi que les collègues du Groupe Federn. J’ai énormément appris au cours de cette année, moi qui, jusqu’à présent, ne connaissais presque pas les correspondances de Freud et n’avais encore jamais lu les Minutes de la Société psychanalytique de Vienne. Il me semble avoir découvert un nouveau continent que j’ai un immense plaisir à continuer d’explorer.

Cette traduction des lettres de Sigmund Freud à Paul Federn est, à mon avis, sinon meilleure, moins désagréable à lire que la traduction proposée par Dorian Astor des lettres échangées entre Freud et Bleuler. Cette dernière, publiée en 2016 chez Gallimard, pèche, à mon avis, par excès d’impersonnalité, puisqu’elle reste très neutre dans son style. Mais sans doute cela tient-il aussi au caractère obsessionnel de Bleuler, l’interlocuteur de Freud dans cette correspondance : l’ambivalence de Bleuler à l’endroit de la psychanalyse empêchait Freud de lui écrire avec la vivacité dont il était coutumier. À maintes reprises, Freud s’en plaignit amèrement, dans ses lettres adressées à d’autres interlocuteurs (Ferenczi, Jung, Abraham).

Je suis allé dans la direction opposée pour traduire cette correspondance entre Freud et Federn, puisque le caractère propre de Freud s’y laissait clairement découvrir, sans neutralité ni fausse politesse. J’ai donc pu chercher l’homme Freud jusque dans le style de son expression écrite.

J’espère par conséquent que cette traduction est au niveau de celle qui me semble la plus aboutie, à savoir, la version de 2006, aux éditions Gallimard, de la correspondance entre Freud et Karl Abraham, par Fernand Cambon ; qui est extraordinaire. La note introductive, par le traducteur (Fernand Cambon donc), est très intéressante, puisqu’elle montre qu’on ne cesse jamais d’apprendre à traduire. En 1969, pour sa première traduction publiée, il avait, dit-il, fait paraître une version initiale de la correspondance entre Freud et Karl Abraham qui, trente-cinq ans après, lui semblait – dit-il – tout à fait mauvaise. On apprend donc à traduire, et autant Fernand Cambon qu’Ana de Staal ont été, cette fois-ci, de très généreux guides.

Je pourrais vous parler des raisons pour lesquelles j’ai choisi de traduire la formule «Sehr geehrter Herr Kollege» simplement par la clause «Cher collègue», et non pas l’expression amphigourique «Cher monsieur et très honoré collègue» qui a été adoptée par le groupe de traduction du Coq-Héron dans sa traduction de la correspondance entre Freud et Ferenczi.

Mais je souhaite aller un peu plus au fond des choses.

(Photo ci-dessus : Benjamin Lévy et Adrien Blanc dans la matinée d’études d’Ithaque.)

Trois décennies de correspondance, différents types de lettres

C’est d’abord Freud que j’ai traduit, puisque 140 lettres sont de Freud.

Comme on ne peut pas séparer la forme (le style du texte) du fond (ce qui se dit dans ces lettres), avant de parler des choix de traduction proprement dit, je crois bon d’indiquer qu’il y a quatre types de lettres dans cette correspondance. Je vais essayer de vous donner envie de les lire.

Les patients

Premier type de lettre, l’envoi de patients par Freud à Paul Federn (parfois, la carte ne porte pas plus de quelques mots). Ces lettres sont, sans exception, extraordinairement intéressantes puisqu’on peut y découvrir qui étaient ces patients, et comment Freud parlait d’eux ; elles sont parfois cocasses, et également passionnantes, parce qu’on voit comment Freud se fonde sur la clinique pour étayer sa théorie.

Ainsi, le 25 novembre 1908, écrit-il à Paul Federn :

Cher collègue

Voulez-vous bien venir en aide à cette petite hystérique de 15 ans, sans la ménager ?

Vous verriez ainsi confirmées nos hypothèses théoriques et nos espoirs thérapeutiques.

Ça, c’est pour l’hystérie.

Ou le 12 mai 1909, pour la névrose obsessionnelle :

Cher Monsieur le Docteur

Monsieur Görrlich… présente une névrose obsessionnelle grave.

Ses visées dans le cadre d’une cure sont sérieuses et, à bien des égards,

il me paraît apte à suivre un traitement. Je vous prie de le prendre en analyse pour un travail quotidien. Il passera chez vous ce dimanche.

D’un grand profit pour la théorie du sadisme ! Honoraires : 20 couronnes.

Votre dévoué,

Freud

Freud, en privé, ne s’embarrassait pas de faux-semblants lorsqu’il parlait de ses patients. Il y a de nombreuses lettres du type de celles que je viens de mentionner, et elles sont tout à fait passionnantes. Elles montrent combien Freud avait confiance en Federn, et en ses compétences de psychanalyste.

(Photo : une lettre de Freud à Federn, datée de mars 1934.)

Le mouvement psychanalytique

Dans la deuxième catégorie de lettres, celles qui donnent des nouvelles du mouvement psychanalytique : la Société du mercredi, les institutions, les publications dans le Jahrbuchet le Zeitschrift, c’est-à-dire dans les journaux, mais aussi les démêlées qui ont lieu au sein des comités de rédaction, les fâcheries des uns avec les autres, etc.

Parmi ces lettres qui donnent des nouvelles du mouvement psychanalytique, je trouve particulièrement intéressantes celles qui parlent des efforts faits par Federn au service de la cause sociale, puisqu’il a toujours tenu à mettre la psychanalyse au service du plus grand nombre, et ce, entre autres, grâce à la création de l’Ambulatorium de Vienne, une structure de soins psychanalytiques gratuits.

Il y a là un pan de l’histoire du mouvement psychanalytique et de sa jonction avec la critique sociale, très important, qui s’est noué. Federn était l’un des principaux promoteurs de cet Ambulatorium à Vienne, (qui est donc une structure de soins psychanalytiques gratuits). Dans la correspondance avec Freud, il est largement question des aléas de son financement (une question épineuse, même dans le contexte de bouillonnement d’idées de Vienne la Rouge, comme on surnommait la ville après la Première Guerre mondiale) ; il faut dire que la crise monétaire en Autriche avait fait fuir les donateurs et les bienfaiteurs.

Or Freud lui-même n’adorait pas du tout être sollicité au service de la cause sociale. Le 3 avril 1922, de manière plutôt sèche, il écrit à Federn :

Vous êtes libre d’employer votre temps à dispenser des bienfaits.

Manière de dire que Freud lui-même n’était pas un grand amateur de ce type-là de passe-temps. Il faut dire qu’en parallèle, Paul Federn se démenait pour se mettre au service d’autrui, ce qui l’a aussi conduit à devenir un pionnier de l’application de la psychanalyse à la pédagogie (la psychopédagogie psychanalytique, ou pédagogie psychanalytique, très orientée à gauche). Mais contrairement à Alfred Adler, dont le parcours de social-démocrate est extrêmement intéressant, et dont cependant les idées se sont éloignées de celles de Freud jusqu’à la scission, Federn a tenté de rester jusqu’au bout fidèle à Freud, ce qui était une gageure... On devine que Federn fait tout ce qu’il peut pour ménager, d’un côté Freud, d’un autre côté la cause sociale ! Et cela lui a valu d’être suppléant de Freud lorsque celui-ci a commencé à avoir du mal à assumer ses fonctions de président de la Société psychanalytique de Vienne. Mais ce n’était pas facile, réellement, pour Federn, d’à la fois [1] ménager la susceptibilité de Freud, ce qui impliquait de défendre la cause de la psychanalyse, et [2] d’un autre côté de préserver son désir à lui, Federn, de s’engager pour la cause sociale.