Accepter Babel (3), ou les malheurs d’une traduction qui se voulait parfaite

Mis à jour : mai 17


Notice nécrologique de Freud rédigée par lui-même, 1920

Le génie teuton, les passions françaises

Troisième et dernière partie de la conférence sur la traduction française des Œuvres complètes de Freud, présentée au Colloque international des chercheurs en traduction, à la Casa Guilherme de Almeida, São Paulo, le 17/9/2017.






Les problèmes posés par la traduction des freudologues sont immenses, et, bien sûr, je ne pourrai pas les détailler ici. Disons en résumé que le texte freudien est parfois illisible, au style toujours lourd et plein d’accrocs, mais aussi – ce qui est plus douloureux – avec quelques maladresses qui frôlent le ridicule pour ne pas dire la mystification.

Nous l’avons vu, Berman le signalait déjà : dans les OCF les phrases sont laborieuses, souvent difficiles à comprendre – et cela même lorsqu’elles sont assez triviales dans l’original. Pour dire frustration[1],par exemple (Versagung), on ira chercher un mot du Moyen Français (année 1335) : refusement ; Sehnsucht, normalement traduit par nostalgie ou aspiration selon les contextes, devient désirance ; le psychique (Seele) devient animique, etc. (Pensez à l’effet que cela vous ferait de lire un Freud en portugais parlant de « recusamento », « aparelho anímico », « desejância », « almejamento », etc…).

Entre les mains de nos freudologues, le Freud français devenait un Freud totalement alambiqué, congelé, fixé, bloqué – rivé à un monde exclusivement conceptuel. Le moindre « passe-moi le sel » devenait, à la manière d‘un latin de Sganarelle,

un « transfèrement de substance aux cristaux blanchâtres », ou quelque chose d’équivalent. Lorsque Berman disait que leur traduction était parfaitement fiable, il voulait aussi dire, non sans une amère ironie, que, de toute façon, que Freud eut dit « passe-moi le sel » ou « votre blague manque de sel » ou « il se prenait pour le sel de la terre », le lecteur aurait de toute façon obtenu automatiquement le même résultat : la blague manquerait de substance aux cristaux blanchâtres, un tel se prendrait pour les substances aux cristaux blanchâtres… À chacun ensuite de se débrouiller pour comprendre, car les variations signifiantes devaient laisser la place au rigorisme conceptuel.

C’est la question de la « scientificité », à laquelle les freudologues étaient particulièrement attachés. En espérant donner à la psychanalyse la respectabilité d’une science et l’aura de la philosophie (avec leurs rigueurs conceptuelles respectives), ils avaient pour ainsi dire transformé chaque mot du texte de Freud en concept, conceptualisant à tout va, rigidifiant le moindre substantif qui avait le malheur de paraître important.


La problématique posée par les freudologues n’est pas l’apanage de la psychanalyse — elle nous vient des autres branches des sciences humaines, de la philosophie notamment.

Dans un article de 2002[2], le philosophe et historien français Jacques Le Rider[3]fait le point sur le problème. Il indique à très juste titre que cette situation n’est pas sans lien avec toute une histoire de relations intellectuelles entre la France et l’Allemagne, datant au moins de la « fameuse crise allemande de la pensée française[4] » (1870-1914 ; cf. aussi le cas de Victor Cousin).

En effet. Que l’on pense aux problèmes littéraires et idéologiques soulevés en France par les traductions de Hegel, les passions déchirantes et les inimitiés irréversibles provoqués par les traductions de Heidegger... En ce sens, on peut dire avec certitude que la problématique posée par les freudologues n’est pas l’apanage de la psychanalyse, et qu’elle nous vient des autres branches des sciences humaines, de la philosophie notamment.

Pour prendre la mesure de cette fascination française pour la philosophie allemande et pour la langue allemande, il nous suffit de feuilleter certains séminaires de Lacan : la philosophie (allemande) y règne en maître[5], les philosophes ont la priorité des interventions, le discours exégétique déborde, part dans tous les sens, se perd en spéculations sur les intraduisibles – ce qui expliquera aussi plus tard des phénomènes intellectuels et de mode comme celui de Jacques Derrida et des déconstructivistes, qui passeront le plus clair de leur temps à déchiqueter les mots pour leur faire dire des choses extrapolées d’une érudition en grande partie nourrie par leur idéalisation de l’allemand et de la puissance intellectuelle allemande[6]...



La passion qui tue

Les premières traductions de Freud en français paraissent dans les années 1920. La princesse Marie Bonaparte, fondatrice de la Société psychanalytique de Paris (1926) et le médecin Samuel Jankélévitch, ont été parmi les premiers traducteurs français de la psychanalyse. C’étaient des amis personnels de Freud, et Freud – qui avait déjà traduit Charcot en allemand – avait lui-même relu et autorisé leurs traductions françaises[7].

Cela dit, Édouard Pichon, linguiste, amoureux de l’ordre et de la grammaire (il était d’extrême droite), co-fondateur de la Société de Paris, a très tôt critiqué ces traductions, en estimant qu’elles manquaient de cohérence conceptuelle et qu’une systématisation des notions était nécessaire afin de mieux rendre la scientificité du propos freudien. Pichon a suggéré de traduire libido par « aimance », Ich par « actorium »[8], etc. ; il a créé une commission d’unification du vocabulaire freudien qui s’est réunie deux ou trois fois avant de se laisser oublier. Son projet n’a donc pas eu de suite, mais le germe de l’idée d’un vocabulaire idoine, uniformisé et stable était planté. Dans les années 1950, critiquant entre autres choses une médicalisation stérile de la psychanalyse, Lacan en appellera à un « retour à Freud », qu’il définira comme « un retour au sens de Freud ».


Selon Lacan, il était temps de revenir aux sources de la psychanalyse, de relire Freud dans le texte (de le retraduire donc – mais dans ce cas, ce sera à partir de sa lecture de Hegel, ou mieux de sa lecture de la lecture que Kojève avait de Hegel…), et de tâcher de récupérer la pensée freudienne dans toute sa complexité avec un regard frais et nouveau. Cet appel de Lacan restera sans doute dans l’histoire des idées comme l’un des moments les plus déterminants et les plus mobilisateurs de la psychanalyse en France… Entre les années 1950-1970, la très fine fleur de l’intelligentsia française allait se réunir autour du « Maître » et de son séminaire en déclenchant un formidable, pour ne pas dire fervent mouvement générationnel de réappropriation de la psychanalyse. Le célèbre Vocabulaire de la psychanalyse,de Laplanche et Pontalis, traduit ensuite dans une vingtaine de langues, sera un produit direct de cet élan d’enthousiasme que le génie de Lacan a su susciter en France dans ces années-là – indirectement, en revanche, il sera aussi l’aboutissement, 40 ans après, du projet d’unification conceptuelle d’Édouard Pichon... Quoi qu’il en soit, malgré cette grande effervescence, le travail sérieux et continu des plus brillants « élèves » de Lacan allait vite faire apparaître les limites du projet lacanien.


Dans un livre de Fernando Urribarri (Après Lacan), que je publierai bientôt à Paris, on entend par exemple Pontalis se souvenir de l’aventure du Vocabulaire et de cette période de proximité avec Lacan. Selon lui, plus ils appliquaient à la lettre la consigne lacanienne du « retour à Freud », plus ils s’éloignaient tout naturellement de Lacan. Comme dira André Green dans les années 2000 : le retour à Freud n’aurait été, au bout du compte, qu’un aller vers Lacan. Un « aller vers Lacan » que les meilleurs de cette génération – Green, Pontalis, McDougall, Aulagnier… – refuseraient finalement, choisissant plutôt l’indépendance et la possibilité d’une pensée psychanalytique propre, une pensée plus cosmopolite et bien plus ancrée sur la clinique que celle proposée par Lacan. Après la mort du Maître, au début des années 1980, c’est en définitive cette pensée-là, de ces post-lacaniens, qui viendra fertiliser la psychanalyse française pour deux décennies encore.


Le traducteur « doit accepter que toute traduction est seconde par rapport à l’original [et qu’il vaut mieux] abandonner pour ce qui est de la tâche de retrouver ce qui était dans l’original. »

De ce petit groupe d’analystes exceptionnels, Laplanche a été celui qui est peut-être resté le plus fidèle au projet lacanien du « retour à Freud » et à l’idée d’une normalisation conceptuelle (pichonienne) du lexique freudien. Si, pour Pontalis, le Vocabulaire de la psychanalyse représentait le simple reflet de l’état des recherches psychanalytiques à un moment donné (et était donc perfectible), pour Laplanche, le Vocabulaire avait été le brouillon, la « répétition générale » de la traduction des OCF, avec son lexique définitivement arrêté et destiné à être gravé dans le marbre.

Laplanche était un universitaire et, comme Lacan, il avait une fascination pour l’institution académique. Pontalis était plutôt littéraire et intellectuel ; élève de Sartre, il a été aussi un grand éditeur chez Gallimard en introduisant en France une partie de la littérature psychanalytique anglo-saxonne, alors même que, de son côté, Laplanche dirigeait l’imposant comité d’universitaires et de germanistes qui allaient non seulement traduire les OCF mais également écrire au moins deux livres pour justifier leur choix théorique, leur « projet » de traduction, comme dirait Berman.

Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse française, a parlé de leur traduction comme d’une « version pathologique de l’œuvre freudienne[9] ». Je suis d’accord. Du point de vue de la psychanalyse, elle est pathologique et traumatique dans son refus de faire les deuils de Lacan et de Freud (et, en un sens, de la scientificité de la psychanalyse) ; du point de vue traductologique, elle est pathologique en ce qu’elle répond à la dépression, à la nostalgie et à l’impuissance benjaminienne par une crise de toute-puissance pré-babélienne.

Du coup, nous n’avons toujours pas – en France en 2017, dans ce pays si passionné par la psychanalyse – une traduction idoine et utilisable des Œuvres complètes de Freud !…


Quoiqu’il en soit la beauté de ce projet raté, c’est qu’il aurait pu être un conte de Borges, une parabole sur l’arrogance insensée des missions impossibles ; la beauté dramatique de ce projet c’est qu’il rend justement tangible la cause de cette douleur qui a tant maltraité Benjamin et qu’il évoque quand, en utilisant le mot Aufgabe (qui veut dire : la tâche mais aussi l’abandon, la renonciation) pour intituler son célèbre article sur « La Tâche du traducteur » – « Die Aufgabe des Übersetzers »–, il suggère vaguement qu’il faut tout de même s’habituer à l’idée que c’est perdu d’avance, qu’il vaut mieux renoncer, jeter l’éponge…


Mais attendez… ! Renoncer, certes, mais non parce qu’il y aurait de l’ineffable ou de l’intraduisible dans l’air, mais parce que le traducteur « doit accepter que toute traduction est seconde par rapport à l’original [et qu’il vaut mieux] abandonner pour ce qui est de la tâche de retrouver ce qui était dans l’original[10] ». Soigner cette douleur, vivre avec elle – en faire même un métier – et accepter d’être second, ce n’est pas, comme les freudologues l’ont cru, accepter la déchirure de la pluralité des langues en comblant leur écart babélique avec un galimatias ad hoc. Accepter Babel, c’est, comme le dit Berman (qui a si bien compris Benjamin), traduire en « faisant œuvre » dans la langue traduisante – c’est donner au texte traduit la liberté, la respiration et l’autonomie d’une œuvre. Autoriser au texte étranger un retour au maternel de la langue qui l’accueille.

Je vous remercie de votre attention.

São Paulo, 17/9/2019, pour la

Casa Guilherme de Almeida - Centro de Estudos de tradução literária


Lire :

Accepter Babel (1) >>>

Accepter Babel (2) >>>

[1] Versagung a été traduit par Strachey tantôt par « deficiency », tantôt par « frustration », selon les contextes, comme il l’explique dans une note in SE IX, p. 188 (« ‘Civilized’ Sexual Morality and Modern Nervous Ilness »).

[2] « Les traducteurs de Freud à l’épreuve de l’étranger », paru dans la revue Essaim2002/1, 9 ; disponible en ligne.

[3] Né à Athènes, il est philologue spécialiste du monde germanique, ancien directeur de l’Institut français de Vienne, ancien professeur à l’université de Cologne, actuel professeur à l’EHESS, etc.

[4] Le Rider renvoie à l’ouvrage de Claude Digeon, La Crise allemande de la pensée française (1870-1915), Paris, Puf, 1959, rééd. 1992.

[5] Le Rider note avec raison la présence importante de Jean Hyppolite dans la pensée de Lacan.

[6] Ce travers, on le retrouve jusqu’aujourd’hui dans la psychanalyse française, puisqu’ il n’est pas rare de voir certains analystes valoriser à l’extrême leurs appartenances académiques et philosophiques, comme si la psychanalyse (rien à faire, ce n’est pas une science...) – était le parent pauvre des sciences humaines. D’où leur peu d’intérêt pour la clinique, d’ailleurs : ils préfèrent la récompense narcissique des séminaires au face à face avec le jeune schizoïde dans leur cabinet de consultation.

[7] Ce n’étaient pas des traductions idéales, mais elles avaient le mérite d’exister et d’être lisibles – elles ont grandement contribué à la diffusion de la psychanalyse en France.

[8] D’un point de vue purement linguistique, c’est formidable et nous ne pouvons que nous réjouir de ce festival de création de mots. Ce n’est pas par hasard que nous nous trouvons dans le pays de Rabelais, Mallarmé, Lacan – mais Berman signale aussi que c’est souvent la construction syntaxique fantaisiste à laquelle on aboutit en essayant de placer ces trouvailles qui complique encore beaucoup la compréhension du texte de Freud – lequel n’est tout de même pas un poète concrétiste…

[9] Le Monde,07/01/2010 ; l’article parait au moment où les œuvres de Freud tombent dans le domaine public.

[10] Cf. l’excellent papier de Paul de Man : « Conclusions : “La Tâche du traducteur” de Walter Benjamin », TTR42 (1991), p. 33.

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