Maurice Dayan (1935-2020), un psychanalyste au sommet

Mis à jour : juil. 9



Maurice Dayan est mort le 2 mai 2020 à Paris. Il avait 85 ans. Dans le triste contexte de pandémie et avec le confinement encore en vigueur au mois de mai, les cérémonies et les hommages ont été limitées au strict cercle familial.

Écrire ici quelques mots sur lui est pour moi une façon de faire mes adieux à ce psychanalyste brillant et exigeant, que j’ai connu assez tard, mais qui est vite devenu un auteur d’Ithaque, puis un ami, un proche, et, finalement... mon voisin.


J’ai connu Maurice Dayan il y a dix ans, à un moment où la psychanalyse perdait déjà ses rayonnantes couleurs de reine du bal (des intellectuels), et devenait une sorte de Cendrillon en attente de sa redécouverte. À ce moment-là, dans l’édition également la récession devenait palpable, tant à cause de l’émergence des nouvelles manières de produire et de faire circuler l’information, que de la baisse considérable de l’intérêt porté aux disciplines humaines, au nom (entre autres) d’une scientificité censée être mieux apte à nous conduire au-delà de la fin du monde. Ouf ! pilotés par les calculs infaillibles, les statistiques et les algorithmes, nous traverserions l’apocalypse comme Moïse avait jadis fait traverser son peuple la Mer Rouge : d’un simple coup de baguette.

De fait, derrière ces grandiloquences scientistes, on trouverait comme toujours l’incurable âme humaine, prédatrice et basse, en quête de rentabilité immédiate pour nourrir ses appétits pressants.

Du côté de l’édition, désinvestissant petit à petit la psychanalyse, dont ils avaient été un des éditeurs historiques en France, les Puf, Presses universitaires de France, passaient alors au pilon une grande partie de leur catalogue ; l’idée était de fluidifier les stocks, libérer des mètres cubes d’entrepôts et se refaire une santé dans un environnement économique qui ne jurait plus que sur le virtuel et le flux tendu. Et pour cause. La spéculation foncière battait son plein et, logiquement, des pans entiers de l’édition, à écoulement lent, ne devraient plus marcher que sous forme de publication à la demande. Bientôt, et au cours de la décennie qui s’ensuivrait, la production psychanalytique tout entière allait se retrouver dans le viseur d’efficaces gestionnaires pour lesquels la discipline « ne faisait plus recette ».



Le rêve nous pense-t-il ?

C’est dans ce contexte difficile, vers la fin 2009, que j’ai rencontré Maurice Dayan pour la première fois. C’était au Café du Rendez-vous, Place Denfert-Rochereau à Paris, et nous nous voyions à l’instigation de Françoise Gertler. Voici l’affaire : l’éditeur de Dayan, aux Puf, avait pilonné les invendus de son ouvrage le plus important, Le rêve nous pense-t-il ?, sans même l’en avoir averti... Dayan avait appris la nouvelle par hasard, à l’occasion d’une conférence sur le thème du livre. L’ouvrage, imprimé en 2004, avait été détruit en 2009, pile dans le délai contractuel des cinq ans laissés à l’auteur pour faire de son livre un succès… ou disparaître. (Qu’en aurait-il été de la psychanalyse, si on avait appliqué cette clause à L’Interprétation du rêve, de Freud, longtemps resté confidentiel et vendu à dix exemplaires au moment de sa parution ?) Le problème était sérieux ; cet homme discret, élégant, d’une courtoisie et d’une politesse extrêmes, en était accablé. Que pouvait-on faire ? Le réimprimer chez Ithaque, dans une édition, revue et actualisée, augmentée de cas cliniques et comportant un index, lui ai-je proposé… à condition que son premier éditeur lui rétrocède ses droits – ce qui fut fait, après un bref échange de lettres avec Michel Prigent, alors président du directoire des Puf.

La réédition de ce livre constitua donc mon premier contact avec la pensée et l’écriture de Dayan. Bien sûr, j’avais déjà entendu parler de lui auparavant – sa réputation de psychanalyste et de professeur universitaire était établie ; son importance théorique et pratique dans l’instauration de la psychanalyse comme discipline autonome à l’université était reconnue (et sera sans doute bien davantage soulignée le jour où de nouveaux chercheurs se pencheront sur l’histoire de la psychanalyse en France). En outre, lorsque je l’ai connu, vers ses 75 ans, ce modeste fils de facteur, normalien, agrégé de philosophie, ancien professeur d’université[1] et psychanalyste estimé ayant travaillé aux côtés d’éminents collègues comme Jean Laplanche, Pierre Fédida, Piera Aulagnier ou Joyce McDougall, avait déjà largement forgé une pensée qui lui était propre, publié cinq ouvrages imposants et des dizaines d’articles, et nourrit durant deux décennies l’importante revue Psychanalyse à l'université. Dans le rôle de son éditeur, j’allais avoir l’honneur de me charger non seulement de la nouvelle édition du Rêve, parue en 2010, mais aussi, quatre ans après, de Dire et devenir, qui aura été, bien malgré nous, son dernier livre.

« Le rêver procède sans l’appui d’un je pense, sans objet ni projet. Il ne juge pas, ne subsume pas au moyen de catégories l’expérience qui advient, ne se représente pas un quelconque ensemble de prédicats ou de relations. »Le rêve nous pense-t-il ? M. Dayan


« Le rêver procède sans l’appui d’un je pense », écrivait Maurice, car, selon lui, ce je procède lui-même du rêve, en est l’heureuse et opportune création.

En plein dans le débat le plus contemporain qui soit sur la question de la rêverie, i.e. la production de contenu psychique sous forme de représentables, Maurice se plaçait à contre-courant du bionisme français émergent pour affirmer l’irréductible, l’intransigeante, l’incommensurable spécificité du rêve comme un mode à part entière du penser. Pour lui, le rêve n’est pas une simple déclinaison de la pensée vigile, voire une couche plus approfondie de la rêverie, mais bien un penser autre dont le rêveur est le témoin passif, « l’effet-sujet du penseur rêvant, astreint à suivre une séquence où s’improvise la mise en forme évènementielle d’excitations endogènes ».


Or ce renversement du sujet pensant (son rêve) au sujet pensé (voire créé par son rêve), cette mise à distance intraitable des qualités de la conscience dans le processus de subjectivation sur laquelle insistait Dayan est, à mon avis, ce qui le place dans la droite ligne d’une conceptualisation définitivement freudienne de la psychanalyse.



Dire et devenir

Plus tard, avec Dire et devenir, il sera question des effets du langage dans le processus analytique – en fait, une autre façon d’aborder ce même thème de l’inconstance de l’être, dans la mesure où il (l’être) ne peut être dit substance pérenne et fixée pour toujours, car toujours assujetti au langage, au fantasme, subordonné aux fissures de la conscience.

« Chacun s’accroche à ce qu’il croit être, bien qu’en fait il ne cesse de devenir, à la fois à distance et à proximité de son propre inconscient. »

« Le devenir psychique, c’est ce dont nul ne décide. Ce qu’induit le dire, dans le procès incessant qui déporte l’être parlant, ce sont des inflexions de ce devenir même, dont on ne sort qu’au gré du fantasme – et non des modifications d’un sujet substantiel qui tel qu’en lui-même se maintiendrait.» Dire et devenir, M. Dayan


Théorie critique du rêve et théorie de la parole en séance, constitution et devenir (toujours incomplet) du sujet – des grands thèmes chez Dayan, qui font de lui un analyste foncièrement inscrit dans la lignée française (et post-lacanienne) du mouvement psychanalytique, bien que le réel et la psychose l’aient également intéressé à l’époque de sa grande amitié avec Aulagnier.

Au fil du temps, et à la faveur de ses projets d’écriture, Maurice et moi échangions de plus en plus. D’abord nous parlions de psychanalyse, puis d’édition, puis de politique, puis d’esthétique, enfin de nos vies elles-mêmes. Rencontre après rencontre, il devenait un ami. Avec une grande délicatesse, et toujours quelque solennité (j’étais son éditeur !), il m’invitait à dîner, choisissant avec soin les restaurants, qu’il allait inspecter personnellement un ou deux jours avant de me donner l’adresse. Au bout de dix ans, je pense que nous avons bien fait le tour de toutes les bonnes (et parfois moins bonnes) tables du quartier.

Maurice était un être fier, absolu, altier. Il aimait l’escalade et l’alpinisme, qu’il pratiquait périodiquement, le plus souvent en solitaire – et ce même dans son grand âge. Il cherchait ainsi à s’élever au sommet, laissant derrière lui, là-bas, tout en bas au ras du sol des grenouilles, les vaines querelles d’ego, les politicailleries universitaires, la lutte pour les postes ou pour la place à droite du Père, autant d’épuisantes activités qui consumaient les vaniteux milieux intellectuels de son époque.

Il habitait du côté de Saint-Jacques, mais les aléas de la vie ont fait qu’il finit par s’installer dans un bel appartement trois édifices plus loin que le mien, dans le quartier de Plaisance. On aimait alors à se croiser au pied de nos immeubles, au coin de la rue ou au marché, et à se saluer plus ou moins longuement selon nos agendas du jour. Parfois, je ne le percevais que de loin, montant la rue Didot le pas léger, le sac à dos, la verticalité toute sèche et concentrée du varappeur qui allait en ployant avec l’âge.

D’aigle à roseau, Maurice s’adaptait aux rigueurs de la vieillesse avec sa dignité exquise. La plupart du temps l’air sévère et tourmenté (à l’image du trait de Soutine qu’il estimait tant), il avait aussi le sourire sincère, débordant de douceur et de sollicitude.

La dernière fois que je l’ai vu, il marchait péniblement, douloureusement, mais il a insisté pour se lever à mon départ et m’accompagner à petits pas jusqu’à l’entrée de l’ascenseur pour me tenir la porte – une porte devenue alors dix fois plus lourde que lui. Il tenait absolument à me l’ouvrir et à me cacher toute sa fatigue.

Je ne savais pas que je ne le reverrai plus… Repose en paix, mon ami. Longue vie à ton œuvre. Elle est là, prête à être (re)découverte par ceux qui viendront après nous.


Ana de Staal


[1] Je ne prétends pas ici à la rédaction d’une notice biographique ou nécrologique. C’est un simple hommage d’un éditeur à son auteur. Pour plus d’informations factuelles ou bibliographiques, on consultera avec profit sa fiche Wikipédia, encore en construction, mais déjà assez renseignée : https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Dayan

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